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Mon texte se propose
de jouer simultanément sur deux tableaux: le roman roumain
moderne et, dautre part, lhistoire du roman roumain
moderne - deux genres, distincts autant quentremêlés,
du récit. Pour éclairer le contexte particulier
de ce double jeu, les remarques préliminaires suivantes
savèrent donc nécessaires.
Il y a, admet-on, un attachement particulier de toute culture
périphérique pour les critères explicatifs
autoritaires, susceptibles de mettre de lordre dans la confusion
inquiétante de sa pluralité sémantique. Lemplacement
de la Roumanie à un vrai carrefour topographique, ethnique,
économique, politique ou confessionnel, est virtuellement
responsable de lempreinte réductionniste et antinomique
de ses paradigmes identitaires et de ses modèles culturels.
La culture roumaine moderne fut particulièrement sensible
au potentiel projectif et à la vocation herméneutique
du binôme Occident/Orient : une expression idéale
de la logique identitaire de type antinomique. Les Roumains ne
se sont jamais lassés de justifier les dilemmes de leur
identité comme des conséquences du décalage
historique du pays et de son emplacement marginal par rapport
à une occidentalité européenne exemplaire.
Après 1848 et surtout au XXe siècle, à chaque
point tournant de lhistoire roumaine moderne, pratiquement
chaque chercheur risque de tomber sur une variante de cette équation
capitale : Occident/Orient.
Dans la première moitié du XXe siècle, la
crise de lidentité culturelle roumaine et son aspiration
occidentale eurent comme résultat une forte volonté
de Modernité. Dans de telles circonstances, les deux termes
de lalternative Occident/Orient ont fonctionné comme
de véritables récipients paradigmatiques, capables
de contenir et darticuler les significations les plus hétérogènes
: des schémas cognitifs, des modèles normatifs daction
sociale et politique, des attitudes, des images, des représentations
collectives, etc.
Dun côté, il y avait le conservatisme autochtonisant,
dont les options fondamentales furent: le ruralisme idyllique;
lapologie démesurée du paysan; léloge
de la passivité contemplative; le fatalisme historique.
De lautre côté, ce type de discours était
carrément rejeté, sous tous ses aspects, par les
partisans dune synchronisation avec lOccident.
Il faut y ajouter que la logique des relations contractées
par les paradigmes identitaires dominants de lespace roumain
à un aspect paradoxal indubitable. La mise en question
de lalternative Occident/Orient débuta sous leffet
dune pression progressive des forces intellectuelles pro-occidentales.
Ceci explique en fin de compte pourquoi même les options
autochtonistes, vitalistes, traditionalistes les plus acharnées
- unanimement perçues comme pro-orientales, sinon comme
anti-européennes tout court - se firent entendre grâce
à un discours rationaliste, moderniste, citadin, cosmopolite
et à travers des techniques artistiques et littéraires
produites par loption occidentale!
Un des deux modèles dominants - en loccurrence le
modèle occidental - fut en effet le terme ab quo, ou bien
le repère de lautre - le modèle oriental -
qui se laissa percevoir uniquement comme réplique.
Par une diversité impressionnante de moyens, les catégories
de lOccident et de lOrient se sont aussi imposées
dans léconomie symbolique de la modernité
culturelle roumaine comme des topoi littéraires extensifs.
Car la littérature reste, sans aucun doute, la pierre de
voûte de toute une architecture identitaire sophistiquée,
aux paliers et aux variables multiples.
Au début du XXe siècle, on avait placé sur
la carte du roman roumain une mise majeure de modernisation culturelle.
(Pourquoi na-t-on pas de roman ? fut le thème
dun débat fort orageux, alimenté par la presse
littéraire roumaine tout le long des années 20.)
A partir de 1918, la modernisation a constamment signifié
la fondation dun roman national conforme aux grands modèles
narratifs de lEurope Occidentale. Pour les grands critiques
roumains, ceci voulait dire imiter les recettes consacrées
par le réalisme européen (tout particulièrement
par le roman citadin et introspectif).
Les tribulations de la modernisation du roman vont être
examinées ici à travers luvre de Liviu
Rebreanu - écrivain hautement symptomatique. On peut y
explorer, dune manière également profitable,
lhistoire réelle de notre siècle, grâce
aux lunettes fournies par son discours romanesque, autant que
lhistoire culturelle de la modernisation roumaine, illustrée
par la réception critique de son roman.
En 1920, les historiens littéraires nhésitèrent
pas à saluer le début de lécrivain
- le roman Ion, ayant comme protagoniste le paysan homonyme
- comme le premier roman roumain moderne. Eugen Lovinescu,
lavocat le plus acharné et le plus rusé du
roman citadin, sempressa lui aussi de remarquer la brèche
ouverte par Rebreanu dans la tradition lyrique, idyllique et pittoresque
du roman rural.
En Roumanie, le ruralisme et la thématique paysanne avaient
constamment fonctionné comme des relais privilégiés
entre le roman et les options culturelles orientales, fatalistes,
traditionalistes, dé-synchronisées et non-européennes.
Néanmoins, par les structures narratives solides de Ion,
par larticulation sans fissure de sa mise en intrigue, Rebreanu
semblait démentir les connotations dépréciatives
associées à cette aire thématique.
On salua son réalisme et par conséquent,
sa modernité. Les structures narratives du
roman lemportèrent donc sans problème sur
son thème. Dès lors, Ion devint le fer de
lance de la narration romanesque roumaine, dans sa marche triomphale
vers la modernité.
Deux ans plus tard, Rebreanu se trouva une fois de plus sur le
devant de la scène littéraire grâce à
La Forêt des pendus - cette fois-ci un roman psychologique,
ayant comme protagoniste un intellectuel, Apostol Bologa. Le livre
fut unanimement (et superficiellement, devrait-on ajouter) rapporté
à des modèles comme Proust ou Virginia Woolf et
devint un des paradigmes du roman autochtone dintrospection
: une preuve de sa maturité, de son objectivité
et, certainement, de son réalisme. (Bien quil connût
fort bien les auteurs de la centralité européenne
de son temps: Proust, Musil, Virginia Woolf, Gide, Huxley, Thomas
Mann parmi dautres, Rebreanu navait jamais essayé
de se synchroniser à leurs options, comme lexigeait
à lépoque Eugen Lovinescu.)
Si Ion offrait un visage et un nom particuliers au paysan
roumain générique - quasi-mythologisé, entraîné
constamment dans des conflits tragiques par son amour atavique
de la terre - Apostol Bologa personnifiait les dilemmes séculaires
des Roumains de la Transylvanie, déchirés entre
leur devoirs civiques envers lempire des Habsbourg et les
exigences de leur conscience nationale.
Ici une brève esquisse biographique de Liviu Rebreanu simpose
comme éclairante. Les documents de son atelier de création,
conservés dans les archives allemandes, ainsi que les articles
du journaliste Rebreanu nous fournissent la substance textuelle
de ce scénario biographique.
Rebreanu était un intellectuel de nationalité roumaine,
sujet de la monarchie des Habsbourg. (Pour un court laps de temps,
avant de sétablir à Bucarest et dy devenir
journaliste, il avait même servi comme officier de larmée
impériale.) G. Calinescu, un des historiens littéraires
qui prisaient lécrivain pour la carrure balzacienne
de ses romans, ne manqua pourtant pas de lidentifier comme
le plus remarquable porte-parole des Roumains de la Transylvanie,
durant la première guerre mondiale.
Lécrivain descendait dune mère de souche
paysanne, fort dévouée à la métaphysique
et aux valeurs morales de la ruralité traditionnelle -
tout particulièrement à la surenchère de
lintemporel, perçu comme une réaction de la
conscience collective contre les traumatismes de lhistoire.
Quant à son père, cent pour cent bourgeois et citadin,
il se fit remarquer comme un séculier intransigeant, devoué
aux valeurs de laction dans lhistoire et aux impératifs
du moment.
Les documents darchive que je viens de mentionner attestent
(certifient, valent preuve) que le point de départ de la
Forêt des pendus se fonde sur un détail biographique
déchirant. Durant la Grande Guerre, le frère de
lécrivain (Emil Rebreanu), lieutenant de larmée
impériale, avait été surpris en train de
passer à lennemi - chez ses frères roumains
- et avait été pendu comme déserteur.
Voila les repères les plus pertinents pour le jeu de forces
roman/histoire dans la production épique de Rebreanu. La
mise en intrigue de lhistoire doit probablement être
tenue pour lexpression générique la plus appropriée
aux questions qui avaient hanté lécrivain
à ses débuts littéraires.
Malgré leur étoffe thématique différente,
Ion et La Forêt des pendus mettent également
en scène une intrigue de type tragique.
On admet couramment que les événements dune
intrigue tragique peuvent être articulés soit par
rapport aux lois déterminantes de la prétendue causalité
historique - une fatalité sur-humaine - soit par rapport
aux chances réservées par lhistoire au libre
choix de lindividu. (Hayden White appelle la première
scientifique et la seconde "réaliste).
Dans le premier cas, celui de Ion, selon l hypothèse
implicite qui dirige la mise en scène, lhomme est
dominé et humilié par les forces historiques. Le
protagoniste du roman est intégralement accaparé
par son amour fou de la terre - presenté par le narrateur
comme une fatalité à la fois sociale et ethnique.
Il vit, il aime, il séduit et il se laisse séduire,
il se marie et, finalement, il se fait tuer, poussé à
chaque tournant de sa vie par le même instinct de possession,
réputé atavique.
Par son premier roman, Rebreanu confirme emphatiquement lhypothèse
quasi-métaphorique du philosophe roumain Lucian Blaga,
qui avait axiomatiquement identifié la ruralité
roumaine comme dépositaire de lessence ethnique transhistorique.
Projetée dans lhorizon dune durée éternelle,
lethnicité roumaine réussirait à saboter
lhistoire - si lon fait crédit au philosophe.
La seconde variante de lintrigue tragique réserve
à lindividu une certaine marge de liberté,
lui permettant de contrôler son destin, jusquà
un certain point. Dans La Forêt des pendus, Apostol
Bologa sefforce de le faire ou du moins il nous en donne
limpression. Les oscillations surprenantes du personnage
entre des options incompatibles soutiennent la charpente de ce
roman.
Rester un officier impérial fidèle ? Devenir un
militant nationaliste - comme lexigent, à tour de
rôle, son père et le prisonnier roumain sur lequel
il tombe, comme par hasard, à la Cour martiale ? Chercher
refuge à la campagne, à côté dIlona,
la paysanne hongroise dont il séprend, pour regagner
sa sérénité et pour tourner tout simplement
le dos à lhistoire ? Autant de questions successives,
toutes également sans réponse. A la fin du roman,
le protagoniste fait un choix surprenant et délibérément
suicidaire : simuler une impossible tentative de passer à
lennemi, afin de se faire tuer. La récompense dune
pareil martyre symbolique devrait être laccès
à une universalité tout à fait utopique de
lHumain.
Écorchez. donc lécrivain réaliste et
vous découvrez le visionnaire ! Car en fin de compte, lécrivain
se place au delà de toute logique alternative, en quête
des valeurs simplement humaines, auxquelles on ne peut pas accéder
dans et par la participation à lhistoire. Dailleurs,
en août 1944, lorsque larmée russe occupa la
Roumanie, Rebreanu lui-même sest suicidé à
Bucarest. La fatalité de lévénement
ainsi que toute ré-action de sa part, en tant quindividu,
lui sont peut-être apparues comme également inacceptables
Le récit romanesque de Rebreanu sest heurté
à lhistoire dans deux sens différents : tout
dabord à lhistoire réelle et ensuite
à lhistoire de la modernisation culturelle roumaine,
qui sempara de linterprétation de ses romans.
Joserais même affirmer que la manipulation critique
de Rebreanu par les historiens de la littérature roumaine
est encore plus intéressante que le jeu récit/histoire
à lintérieur de son univers fictionnel.
Comme je lai déjà dit, dans les années
20-30, le roman balzacien résumait en Roumanie lessence
même du roman occidental contemporain : le réalisme,
comme synonyme idéal du modernisme. Parmi ses symptômes
unanimement célébrés : la réaction
contre le roman narrativement anémique, lyrique, ruraliste,
et pittoresque dans lacception herderienne du mot. Dès
son début, Rebreanu avait énergiquement découplé
le thème rural et le héros paysan de la narration
traditionnelle antécédente, et de ses valeurs orientales,
autochtonistes, bref non-européennes.
Faute de temps, je ne peux insister sur les manuvres sophistiquées
ou sur les arguments invoqués par les historiens littéraires
afin dériger Rebreanu en père du réalisme
roumain moderne. Je ne cite en passant quun exemple.
Dans sa monumentale Histoire de la littérature roumaine
des origines à nos jours (une Grande Narration légitimante
de lidentité roumaine), G. Calinescu identifie la
construction circulaire du premier roman de Rebreanu comme un
symptôme de la lignée balzacienne de lécrivain.
En effet, dans les premières pages de Ion, lapproche
du réel utilise une description minutieuse de la grande
route qui nous conduit vers le village transylvanien de Pripas.
On arrive progressivement au lieu désigné par une
voie poussiéreuse et fort tortueuse qui, à chacun
de ses tournants, nous laisse entrevoir les destinées,
les drames, les intrigues qui sy consomment depuis toujours.
Cest le long de la même route que lon quitte
la scène de la tragédie, après avoir été
témoins des réactions ataviques, archétypales,
pré-programmées, de Ion.
Dans La Forêt des pendus, le début et la fin
se recoupent aussi. Tout commence par lexécution
du transfuge tchèque Svoboda, dirigée méticuleusement
par le Roumain Apostol Bologa et finit par lexécution
de Bologa lui-même. Les deux victimes ont comme témoin
lofficier dorigine tchèque Klapka - personnage
hanté tout le long du roman par limage dune
forêt des pendus.
Si la même technique narrative se trouve instrumentalisée
dans deux romans, tellement différents, cest que
le prétendu truc réaliste est en effet lexpression
symbolique du serpent qui se mord la queue. Chez Rebreanu, cela
signifie plutôt la délimitation de lindividu
que ce soit Ion, Apostol Bologa, Klapka ou quelquun
dautre - par la circularité de lhistoire.
Placée dans le contexte de la modernisation roumaine, la
production romanesque de Rebreanu a été interprétée
comme lexpression privilégiée dune conscience
réaliste et non pas comme une manière particulière
de dire lhistoire. Censé être exemplaire, le
réalisme de Rebreanu est donc à chercher dans les
yeux des autorités critiques du moment et dans leurs scénarios
de la modernité roumaine.
La nostalgie de la centralité occidentale en
est lexplication la plus simple et la plus convainquante.
Tout changement de technique narrative, toute innovation, tout
ce qui battait en brèche la tradition épique nationale
aurait été tenu pour moderne et, automatiquement,
pour occidental. Une équation telle que: innovation = valeur
= modernité = occidentalité na cessé
de dominer la culture roumaine pendant au moins un demi-siècle,
jusquà loccupation soviétique du pays.
Après la chute du communisme, le même problème
revient en Roumanie dans un système de repères tout
à fait différent. De plus, la critique roumaine
actuelle, engagée tambour battant dans une offensive canonique
post-moderniste, savère sensible aussi à la
position équivoque de Rebreanu par rapport au processus
de la modernisation romanesque, elle se montre prête à
le récupérer parmi les premiers, bien avant les
orthodoxes et les fanatiques de la modernité.
En guise de conclusion:
- Considéré sous un certain angle, Rebreanu savère
fasciné par la ré-action de lindividu par
rapport à lhistoire quil sagisse
dune éternité fataliste ou dune conjoncture
qui fait semblant de tolérer les tribulations individuelles.
Si lon change de perspective, lécrivain a le
mérite doffrir une scène privilégiée
à lhistoire du roman roumain et à lhistoire
de la modernité roumaine.
- On pourrait en déduire que les formes narratives du roman
roumain moderne de lentre-deux-guerres devraient être
considérées en elles-mêmes comme un contenu
des histoires littéraires nationales. Pour Rebreanu ces
véritables formes du contenu ont fonctionné
comme des instruments de sa méditation obstinée
sur lHistoire. Une Histoire dont lui même a été
incidemment un des personnages le plus importants.
Cest pourquoi il devrait être tenu pour un moderniste
sans le savoir ou même sans le vouloir. Juste au moment
de finir mon texte, je me rends compte que jaurais mieux
fait de proposer un titre légèrement différent:
Rebreanu, ou le moderniste malgré lui.
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Volume 2, number 1 / fall 2004
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