La communication manquée due à une défaillance du langage ou, plus précisément, à une prolifération verbale sévrée du réel, est un problème on le sait -- qui préoccupe Eugène Ionesco. Des exemples de ce phénomène se trouvent partout dans ses pièces, notamment dans La Leçon, où lélève imite sans comprendre le discours creux du professeur, dans Les chaises où "le vieux" raconte tous les jours la même histoire à sa femme, où dans Rhinocéros, où les citadins répètent sans réflexion des clichés qui circulent dans la ville. Dans Notes et contre-notes, Ionesco attire notre attention directement à ce problème lorsquil parle des effets abrutissants du cliché sur la mentalité "petite bourgeoise" : "[L]e petit bourgeois nest pour moi que lhomme des slogans, ne pensant plus par lui-même, mais répétant les vérités toutes faites, et par cela mortes, que dautres lui ont imposées" (109).
En critiquant lesprit conformiste du petit bourgeois, Ionesco vise sans doute une cible importante puisque cest cette mentalité-là qui a permis, à son avis, la montée des régimes totalitaires du XXe siècle. Toutefois, plus osée à nos yeux est sa critique de ce même phénomène chez les "intellectuels" -- cest-à-dire ceux dont la tâche est justement de dénoncer les conformismes de la pensée :
Je crois que nous assistons à un énorme abrutissement, dont les intellectuels sont en grande partie coupables (HQ 32). Je naffirmerai point que de nos jours lon ne pense pas. Mais on pense sur ce que quelques maîtres vous donnent à penser, on pense sur ce quils pensent, si on ne pense pas exactement ce quils pensent, en répétant ou en paraphrasant. En tout cas, on peut observer que trois ou quatre penseurs ont linitiative de la pensée et choisissent leurs armes, leur terrain ; et les milliers dautres penseurs croyant penser se débattent dans les filets de la pensée des trois autres, prisonniers des termes du problème quon leur impose. . . . [P]enser par soi-même, découvrir soi-même les problèmes est une chose bien difficile. Il est tellement plus commode de se nourrir daliments prédigérés. (Notes 103)
Dans la mesure où la critique littéraire est considérée une activité "intellectuelle", Ionesco ne nous lance-t-il pas un défi dans ce passage ? Ne nous oblige-t-il pas à découvrir un moyen de lire ses pièces tout en "pens[ant] par [nous]-même[s]", de résister à une simple répétition de sa pensée ou celle des autres critiques, ou pour le dire de manière sociologique, de démontrer que nous ne sommes pas de détestables petits bourgeois ?
Une telle tâche débouche sur un paradoxe et la solution savère beaucoup plus difficile que cela ne paraît à première vue. Car comment éviter une répétition de la question de la répétition sans pour autant retomber dans une répétition de la question de lévitement ? Sengager à démystifier la pensée mystifiée des autres en sappuyant sur des formules critiques reprises à dautres maître-penseurs, nest-ce pas une autre forme, fût-elle déplacée, de mystification ?
Nest-ce pas aussi trahir un peu Ionesco que de transposer le contenu intellectuel de son théâtre en une forme discursive comme si sa pensée pouvait en être détachée et emportée ? Pour sa part, Ionesco a lucidement choisi de sexprimer par la mise-en-scène théâtrale, et non pas par le traité philosophique ou psychologique -- alors quil prétendait détester profondément le théâtre, alors qu'il aurait pu facilement devenir philosophe ou "intellectuel" comme ses compatriotes franco-roumains, Émile Cioran ou Mircea Eliade. Ce choix paradoxal pour le théâtre, il faut sans cesse nous rappeller, ne va pas du tout de soi et nous mène inexorablement à cette question : quest-ce que le théâtre arrive à communiquer sur le mimétisme langagier que les formes discursives comme la philosophie ou les sciences sociales ne peuvent pas ? Autrement dit, pourquoi discuter le problème du mimétisme, selon Ionesco, ne peut pas nous faire atteindre le même degré de "lucidité" que la communication théâtrale?
Cela va sans dire que la réponse que nous cherchons se trouve dans les pièces de Ionesco, et il faudrait y passer tout de suite pour tenter de la découvrir. En même temps, il convient de considérer les indices préliminaires que Ionesco nous donne dans ses essais, comme celui-ci tiré des Notes et contre-notes :
[L]es pièces à thèses sont grossières, tout y est approximatif. Le théâtre nest pas le langage des idées. Quand il veut se faire le véhicule des idéologies, il ne peut être que leur vulgarisateur [. . .]. Quelle serait, non son utilité, mais sa fonction propre, si le théâtre était condamné à faire uniquement double emploi avec la philosophie, ou la théologie, ou la politique, ou la pédagogie ? Un théâtre psychologique est insuffisamment psychologique. Mieux vaut lire un traité de psychologie. Un théâtre idéologique est insuffisamment philosophique. . . . [Le théâtre] nest ni tout à fait lart, auquel la pensée discursive ne peut servir daliment, ni tout à fait le plan supérieur de la pensée. (57)
D'après ce passage et d'autres, on aperçoit que le propre du théatre, selon Ionesco, est la communication indirecte, ce qui exige une observation et une participation active du public. La lucidité ne vient donc pas dune simple constatation des effets contagieux du langage entre les personnages fictifs, comme si lespace scénique existait en dehors de lespace "réel" du public et ne nous affectait pas ; la lucidité doit passer par une prise de conscience de la transmission inconsciente et quasi-invisible de leffet mimétique (ou contagieux) des personnages fictifs sur nous-mêmes. À titre dexemple, on pourrait mentionner ici Les chaises, où un effet mimétique nous est transmis sous la forme dun désir irrésistible de savoir la vérité que "le vieux" promet de révéler à la fin de la pièce. Si Ionesco réussit à focaliser notre attention hermeneutique sur ce non-sens, c'est parce que nous imitons le désir contagieux des gens invisibles qui prolifèrent chez le vieux. Toute question concernant leur réalité ontologique (est-ce qu'ils sont vraiment là ? ne sont-il pas que le fantasme du vieux ? etc.) savère inutile puisque la prolifération de chaises -- un effet réel et observable dans le contexte de la pièce -- est une métaphore visuelle de la prolifération invisible du désir contagieux pour la "vérité". Bien sûr, cette vérité que nous attendons ne se produit pas, puisque le vieux finit par se suicider et son porte-parole, "lOrateur", est un sourd-muet qui narrive pas à sortir de paroles intelligibles. Mais remarquons que cet échec communicatif au niveau thématique et discursif ne l'est pas du tout au niveau structural, puisque le blocage du sens nous force à réfléchir à la source cachée de la prolifération irrationnelle du désir (y compris le nôtre) devant ce non-sens. Paradoxalement, toute spéculation sur ce que le vieux et/ou l'Orateur auraient dit, si seulement ils avaient pu le dire, passe à côté de la lucidité que Ionesco cherche à provoquer en nous par ces non-sens et silences.
Pour le dire autrement, le génie de Ionesco nest pas quil expose le langage comme non-communicatif dans sa prolifération ceci est une banalité qui avait déjà été remarquée bien avant lui -- mais quil expose le piège mimétique dans lequel nous tombons à chaque fois que nous pensons pouvoir y échapper rien quen lidentifiant et en critiquant les effets imitatifs chez les autres (par exemple, chez le bourgeois ou le petit bourgeois). Pour éviter le piège que Ionesco nous tend, ou du moins pour mieux nous en rendre compte, ne faudrait-il pas commencer par la constatation modeste que le mimétisme langagier est un phénomène généralisé dont quasiment tout le monde est victime, y compris les intellectuels les plus sophistiqués. Et ceci non pas parce que Ionesco pensait que nous étions tous destinées fatalement à labrutissement, même si nous en restons fortement susceptibles, mais parce que le mimétisme verbal nest pour lui quun symptôme visible dun autre mimétisme sous-jacent, quasi-invisible mais tout de même universel, à savoir le mimétisme comportemental de lhumanité entière. Ce mimétisme sous-jacent tient à mon avis de ce que nous pourrions appeler une vision anthropologique, selon laquelle le désir, les actions et les sentiments humains sont foncièrement imitatifs.
Cette anthropologie na, bien sûr, rien doriginal chez Ionesco ; on peut la retrouver chez plusieurs penseurs occidentaux depuis Aristote jusquà René Girard, en passant par Spinoza, Kojève, Durkheim, Benjamin, Caillois, Gans et autres. Toutefois, ce qui différencie la communication théâtrale ionescienne de la communication purement philosophique ou scientifique, cest que Ionesco transforme le "contenu" mimétique en mystères littéraires pour que le désir généré dans le public den chercher la solution mène, dans un deuxième temps, à la découverte du principe mimétique derrière notre désir initial de chercher.
Cette différence entre les formes discursives -- en loccurrence littéraire et philosophique -- peut sembler sans importance puisque le but, à savoir la communication dune idée sur le mimétisme -- est au fond le même. Mais pour Ionesco cette différence formelle est capitale puisque le dramaturge ne cherche point à communiquer une idée abstraite et immédiatement transmissible. Le discours rationaliste de la philosophie nous aveuglerait au mécanisme involontaire et invisible du mimétisme qui sous-tend la transmission de la pensée - par exemple, du maître-penseur à nous, et de nous aux autres. Le discours indirect du théâtre a cet avantage : il peut sagencer de la sorte que le public découvre le principe mimétique derrière les effets mimétiques qui agissent sur nous. Autrement dit, il se sert de la mimésis pour lexposer et pour libérer le public de son influence.
Le processus de notre découverte est, certes, circulaire ou tautologique puisque Ionesco doit nous leurrer pour, ensuite, nous révéler son jeu. Mais la tautologie chez Ionesco n'est-elle pas productrice de sens ? Ne dit-il pas dans Notes et contre-notres quil faut "mystifier pour pouvoir démystifier" (103) ? Ce quil nous montre, après tout, cest que le mimétisme est une pierre dachoppement à la raison et à la communication discursive. Paradoxalement, si nous cherchons le sens de ses textes au niveau thématique ou discursif, nous méconnaissons leffet mimétique de la mise-en-scène théâtrale sur nous. En revanche, si nous ne tombons pas dans le piège quil nous tend, nous ne risquons pas datteindre une perspective lucide doù nous pouvons reconnaître le piège aussi bien que la théorie anthropologique qui structure son théâtre.
Pour éviter une possible confusion, il convient de souligner que jemploie le mot anthropologie dans son acception la plus large, signifiant quelque chose comme "une définition de l'humanité dans son universalité". Je lemploie aussi dans un sens spécifique qui tient des écrits "anthropologiques" de René Girard, le penseur français qui a théorisé le désir mimétique de la manière la plus complète et la plus systématique. Mon intention ici ne sera ni de réduire Ionesco à Girard, ni de reconstituer la pensée girardienne pour en faire une "application" ; je considère Ionesco lui-même un penseur qui, pour les raisons expliquées ci-dessus, a choisi le théâtre comme moyen de communication. Il ne serait tout de même pas inutile de rappeller quelques concepts girardiens pour faciliter notre présentation de la vision anthropologique de Ionesco occultée dans ses pièces.
Premièrement, le "désir" selon Girard ne résulte ni d'un choix rationnel, ni dun acte de volonté individuel, ni de l'inconscient. Le désir est strictement intersubjectif, se basant sur limitation du désir dun "autre" que le sujet en question prend pour modèle. Si l'objet désigné par le désir du modèle se trouve en abondance, le rapport entre le sujet et son modèle reste paisible. Mais si les deux désirs convergent sur un objet rare, ils risquent dentrer tout de suite en une rivalité, ce qui peut vite déclencher un cycle de violence réciproque, puisque le désir dans une telle situation ne vise plus un objet tangible ; il est alimenté par l'obstacle que le sujet et le modèle posent désormais l'un pour l'autre.
Girard imagine une telle situation de violence réciproque -- ce qu'il appelle la "crise mimétique" -- à l'origine de la culture humaine : la disparition de l'objet et la rivalité qui en découle produit un état d'indifférenciation où le desir et la violence mimétique prolifèrent comme un virus contagieux et apparemment sans remède. Pour stopper la violence et instaurer une différence transcendentale dont l'ordre social dépend, Girard spécule qu'il faut une violence unanime de la collectivité contre une victime innocente, ce qu'il appelle le bouc émissaire. Le sacrifice du bouc émissaire rétablit lordre parce que la foule est dans l'illusion que la victime est responsable de la violence collective, même si l'origine du mal, selon Girard, est liée au mimétisme contagieux. En désignant la victime comme responsable de la violence, la collectivité s'aveugle devant sa propre responsabilité et projette sa violence mimétique sur un axe vertical en dehors la collectivité. Selon Girard, c'est justement cette verticalisation et extériorisation de la cause imaginaire de la violence que nous nommons "le sacré".
Le sacré a une valeur positive pour Girard mais seulement dans la mesure où il a permis aux sociétés primitives de ritualiser le désir mimétique et, donc, de gérer la violence interne. Mais le sacré a ultimement une valeur négative pour Girard parce que les sociétés qui en dépendent méconnaissent la violence sacrificielle originelle et le désir mimétique qui en est la cause. Cette méconnaissance, qui selon Girard est toujours intacte dans notre modernité, est la cause obscure de la persécution des victimes innocentes".Le sacré", pour le dire autrement, est lalibi quutilisent les sociétés pour cacher la violence collective contre les innocents au nom de la paix et de lordre. Selon Girard, la seule échappatoire à la logique victimaire du sacré, la seule pensée capable de "démythifier" lordre social tout en maintenant la paix, cest la vérité christique révélée dans les Évangiles. Girard perçoit une "anthropologie" dans les Évangiles parce quils exposent (et dénoncent) le lien caché entre le mimétisme et la violence sacrificielle. Ils exposent aussi limpossibilité darticuler et de faire comprendre ce lien aux autres en une forme rationnelle et discursive, puisque celui par qui cette "verité" est transmise, le Christ, est un "scandale" à la raison. Par une logique paradoxale ou circulaire, cest comme si le mimétisme qui mène à la violence avait besoin dune violence insensée pour que la communauté prenne conscience du mimétisme qui la provoque. Ce qui différencie le christianisme des autres religions "mythiques" et "sacrificielles" ; cest que celles-ci insistent sur la vérité de la foule contre la victime alors que celle-là insiste sur la verité de la victime contre la culpabilité de la foule.
Pour revenir à Ionesco, il nous faudrait, bien entendu, beaucoup plus despace que permis dans cet article pour montrer en détail les liens entre son anthropologie et celle de Girard, surtout parce lanthropologie de Ionesco dépend dune interprétation minutieuse de lensemble de ces pièces. Nous pouvons, pourtant, indiquer de manière provisoire des exemples qui nous mettent sur la piste dune anthropologie similaire. On peut commencer par le lien quétablit Ionesco, à linstar de Girard, entre le mimétisme et la violence collective contre les victimes innocentes. Rhinocéros présente un exemple éclatant dans la mesure où ceux qui répètent les clichés -- signe dune infection du virus mimétique -- se transforment en rhinocéros violents qui victimisent les autres, qui, eux-mêmes, se transforment en rhinocéros et ainsi de suite. Les clichés quon répète nont pas de sens en eux-mêmes ; leur fonction est daveugler les agresseurs devant leur propre violence. Ionesco explique le mécanisme dans Notes et contre-notes :
Il me semble que de notre temps et de tous les temps, les religions ou les idéologies ne sont et nont jamais été que les alibis, les masques, les prétextes de cette volonté de meurtre, de linstinct destructeur, dune agressivité fondamentale, de la haine profonde que lhomme a de lhomme ; on a tué au nom de lOrdre, contre lOrdre, au nom de Dieu, contre Dieu, au nom de la patrie, pour défaire un Ordre mauvais, pour se libérer de Dieu, pour se désaliéner, pour libérer les autres . . . . (224-5)
Dans Rhinocéros, Béranger est le seul personnage qui parvient à résister au mimétisme et à la violence collective. Sil nest pas victime littérale dune violence sacrificielle, le prix de sa survie est son exclusion sociale exclusion qui à linstar du Christ dans son abaissement a pour fonction morale dindiquer au public une voie alternative au mimétisme et à la violence insensée de la foule :
Je suis tout à fait seul maintenant. On ne maura pas, moi. . . . Je ne vous suivrai pas, je ne vous comprends pas! Je reste ce que je suis. Je suis un être humain (637). Contre tout le monde, je me défendrai, contre tout le monde, je me défendrai! Je suis le dernier homme, je le resterai jusquau bout! Je ne capitule pas! (638)
La dimension anthropologique de ce scénario "tous-contre-un" est la révélation dune logique sacrificielle qui sous-tend la dynamique conformiste de la foule. La résistance héroïque de Bérenger face à la contagion mimétique et victimaire se présente, paradoxalement, comme un modèle anti-mimétique et anti-sacrificiel, même si du point de vue bourgeois et bien-pensant, cet ivrogne inhabile semble sans valeur. Béranger montre que la communication et la réception de la vérité morale dépasse la mentalité quotidienne et le jugement habituel du bourgeois. Voici donc limportance de la communication théâtrale pour Ionesco :
Pour sarracher au quotidien, à lhabitude, à la paresse mentale qui nous cache létrangeté du monde, il faut recevoir un véritable coup de matraque. Sans une virginité nouvelle de lesprit, sans une nouvelle prise de conscience, purifiée, de la réalité existentielle, il ny a pas de théâtre [. . .] ; il faut réaliser une sorte de dislocation du réel, qui doit précéder sa réintégration. (Notes 60)
Puisque Ionesco est considéré un écrivain absurdiste et puisque labsurdisme est considéré lexpression suprême dune modernité sans Dieu et sans métaphysique, les critiques ignorent souvent la persistance dune tendance religieuse dans le comportement de ses personnages, soit dans leur besoin persistant de rituel soit dans leur désir résiduel de transcendance. Dans LHomme en question, par exemple, Ionesco affirme : "Lexcès de politique na pas suffisamment déspiritualisé lhomme pour quil ne reste ce quil est fondamentalement, un être eschatologique" (45). Dans cette même lignée, il considère que les problèmes majeurs de la civilisation moderne (comme la déshumanisation et la violence) viennent de lindifférence devant les questions religieuses ou métaphysiques :
Le seul souci qui élève lhomme au-dessus de lui-même, cest le souci de labsolu . . . . Notre époque est une époque déchue, parce que, à la préoccupation de labsolu sest substitué le problème politique, la fureur politique ; lorsque lhomme ne se préoccupe plus des problèmes des fins dernières, lorsque seul lintéresse le destin dune nation politique, de léconomie, lorsque les grands problèmes métaphysiques ne font plus souffrir, laissent indifférent, lhumanité est dégradée, devient bestiale. (HQ 64)
En ceci lanthropologie de Ionesco se rapproche encore une fois de celle de Girard, de manière déscriptive ainsi que préscriptive. Comme Girard, Ionesco considère le déplacement de la métaphysique comme la source du mal moderne, et il insiste sur la dimension religieuse de lhumanité malgré le désenchantement de la modernité. Si, donc, le rôle de lart pour Ionesco est de démythifier les mythes politiques pour exposer la violence quils cachent, il ne va pas jusquau point de démystifier les questions spirituelles. Au contraire, lart est un moyen de nous diriger vers les mystères de la religion :
[L]art nous mène au-delà de nous-mêmes, il nous conduit jusquau bout du mystère . . . . Il est à lesprit une religion ou, si lon veut, il est une voie religieuse parallèle à la religion. Si lart ne nous donne pas la clé, car aucun effort humain ne peut la donner ni aucune méthode, lart nous entrouvre la porte sur la vie au-delà de la vie, par-delà le néant. (HQ 61)
Nous pourrions ici citer plusieurs passages qui renforcent lintérêt de Ionesco pour le problème de la religion, mais larticulation la plus éclatante est dans un discours que le dramaturge a fait lors de la remise du prix T. S. Eliot-Ingersoll à Chicago. Il explique que même sil ne thématise pas ouvertement les contradictions du désir résiduel pour la religion dans la modernité, ce désir religieux joue un rôle important dans la mise-en-scène de laction de ses personnages. Seulement, il présente cette dimension religieuse dans les effets produits par labsence de la religion :
Eliot nest préoccupé que par lessentiel, cest-à-dire le destin de lhomme, destin métaphysique et religieux et qui ne peut être autre. . . . En effet, cest bien cela, que, avec dautres moyens, avec peut-être moins de force, jessayai à mon tour dexprimer : le besoin essentiel, aigu, fondamental, de religion et de métaphysique, sans lesquelles lhomme nest quun pantin dérisoire. Seulement, moi, je ne faisais quexprimer, contradictoirement, négativement, par leur absence, ces valeurs spirituelles. (TC XCV)
Si lon considère maintenant de plus près les pièces de Ionesco, on peut immédiatement identifier des thèmes anthropologiques qui les rapprochent des thèmes anthropologiques girardiens. Par exemple, dans Jeux de massacre, le dramaturge suggère que limitation -- lactivité des singes -- est une maladie contagieuse chez les être humains : "[L]es singes attrappent cette maladie ; pourtant cest les gens qui portent le virus" (JM 962). Dans Tueur sans gages, il décrit un état dindifférenciation sociale qui déclenche de la violence, ce qui ressemble à lindifférenciation dans la crise mimétique décrite par Girard. Dans plusieurs pièces, comme La Leçon, Les chaises, Le Roi se meurt ou Les Victimes du devoir Ionesco décrit les comportements pathologiquement répétitifs comme si cétait des rituels arrachés à leur contexte sacré originel.
Mais quittons le niveau thématique pour considérer la logique qui sous-tend et qui agence les actions des personnages ionesciens. Cest à ce niveau quon aperçoit une analyse de lépoque contemporaine comme une zone intermédiaire entre un monde archaique, où les valeurs sacrées sont encore intactes, et la modernité où ces valeurs traditionelles sont perçues comme périmées et désuètes -- où ce qui en reste est labîme, le néant, labsurde. Le problème pour Ionesco "anthropologue" nest pas que nous, les modernes, soyons du coté du néant et de labsurde, mais que nous y sommes tout en restant nostalgiques dun monde sacré, tout en gardant notre "soif de labsolu". Si Ionesco essaie de tenir compte de la dimension religieuse quil a identifiée en lhomme, ceci ne doit pas nous mener à une discussion des croyances personnelles de Ionesco -- la question nest pas là. Ionesco essaie de démontrer comment les modernes sont motivés par un désir de lau-delà, par la promesse dun autre monde, et comment ce désir, par un effet mimétique ou de contagion, peut provoquer des problèmes psycho-sociaux, jusquau point de déborder dans la violence. Ionesco explique :
Si jai montré les hommes dérisoires, risibles, ce ne fut nullement par souci de comédie. Mais, comme on ne peut guère en ces moments de déchéance mondaine de lesprit, proclamer la vérité, on peut toujours au moins, montrer ce que lhomme devient ou peut devenir quand il est coupé de toute transcendance ; quand le destin métaphysique est absent du cur humain, cest-à-dire quand la réalité réaliste se substitue au réel, à léternel. Cest le sacré qui est le réel ainsi que nous le dit très bien mon ami Mircea Eliade. Ce réel escamoté par le réalisme, car le réalisme nest pas réel, il nest quune convention, un style décole, une vérité basse. . . .
Telle fut ma démarche, jai essayé de mettre en évidence ce néant qui est labsence de foi, labsence de vie spirituelle. (TC XCV)
Les chaises illustrent clairement les problèmes qui peuvent se produire quand un désir religieux est coupé de son objet transcendant ou quand un contexte expressif pour canaliser ce désir est absent : cela déborde dans une prolifération effrénée, en loccurence, de chaises. Il convient de noter que cette prolifération et le désir collectif quelle symbolise ont lieu devant une sorte de prophète de "la vérité absolue", un "sauveur de lhumanité", qui pretend avoir été agressé, persécuté, pour ses paroles. Même si dans ce cas le mimétisme débouche sur le suicide du vieux et de sa femme, cette violence suit une logique sacrificielle et révélatrice, puisque le suicide anticipe une violence collective qui aurait eu lieu si le vieux était resté vivant. Le vieux avait déjà annoncé le thème de la persécution contre lui au début de la pièce. Mais, plus révélateur est quil appelle sa mort "le sacrifice suprême", et il blame "la foule" pour la séparation entre lui et sa femme. La fonction anthropologique de lautosacrifice du vieux, cest donc de déplacer la prolifération du désir mimétique du médiateur aux mots, ou plus précisément, aux paroles de lOrateur qui promettent un sens absolu, tout en différant la livraison de ce sens à linfini. Lapparente non-livraison de ce sens discursif est, certes, frustrante mais le sens la lucidité que Ionesco cherche à communiquer se trouve justement dans cet espace infini qui souvre entre la mort du vieux et les paroles indéchiffrables de lOrateur qui marquent la mort. Cette verticalisation et projection du désir sur un au-delà langagier rétablit de la différence dans un état dindifférenciation et, par là même, rétablit aux membres de la foule leur individualité et donc leur humanité.
Ionesco indique quà la fin de la pièce les chaises restent sur scène, et que lon entend "pour la première fois les bruits humains de la foule" (183). Cest dans la logique de cette conclusion que Ionesco rejoint Girard dans une lecture évangélique du sacrifice, puisque cest ici que lon voit clairement que le suicide du vieux nest pas du tout insensé ; cest lexpression dune lucidité et dune charité qui prévoit la réhumanisation de la foule comme résultat. Cette fin (et la conclusion que le public en tire) était importante pour Ionesco, puisquil dit dans les indications scéniques que les bruits humains doivent durer assez longtemps pour que le public sen aille "avec cette fin bien gravée dans lesprit" (183), comme sil devait insister sur ce delai pour que la lucidité passe.
Pour conclure, jaimerais aborder un dernier point qui relie Ionesco et Girard, à savoir, lintérêt de Ionesco pour le rituel. On a déjà vu quil thématise cet intérêt, mais on peut lidentifier aussi dans un mécanisme involontaire qui anime les comportements bizarres de ses personnages, comme si la contradiction moderne entre un besoin inné de rituel et un monde sans rituel, sans sacré, menait inexorablement à une auto-ritualisation du comportement, ce qui débouche sur une répétition insensée, le délire et/ou la violence.
Le vieux dans Les chaises, par exemple, raconte tous les jours la même histoire à sa femme ; le professeur dans La Leçon enseigne tous les jours la même la même leçon ; le tueur sans gages est un tueur en série sans motivation apparente en dehors du désir de répéter lacte de tuer ; le policier dans Les Victimes du devoir persécute Choubert à cause dun mécanisme involontaire. Même les répétitions langagières, les proliférations de non-sens, peuvent être considérées comme un comportement ritualisé, seulement sans un but sacré ou transcendental pour racheter ou expliquer la répétition. Par exemple, le roi dans le Roi se meurt répète "comme un perroquet" sans être compris "des syllables mortes". Il serait facile de dire comme les personnages que le roi devient "fou", mais lintérêt de cette folie est quelle a pour cause une fixation sur un monde sacré révolu, où la répétition de paroles avait encore un sens où les paroles les plus chères les prières, les rituels liturgiques dérivaient leur sens précisément de leur répétition. Arrachées à leur contexte sacré, la répétition donne limpression de la folie.
Ce que Ionesco, dramaturge et anthropologue, cherche à démontrer cest que les structures désacralisées du monde moderne sont insuffisantes pour canaliser le désir résiduel de labsolu. Dans un monde déchristianisé et sans rituels garantis par un axe vertical, les modernes continuent tout de même de produire du sacré et des rituels. Seulement, cette production devient une source dhorreurs à lère contemporaine puisque, comme Ionesco révèle : le sacré exige de la violence, et les rituels exigent une répétition insensée de cette violence.
Ionesco, Eugène. Les chaises. In Théâtre complet (Bibliothèque de la Pléiade) Paris : Gallimard, 1991. 139-183.
---. Le Journal en miettes. Paris : Gallimard, 1967. (JM)
---. Notes et contre-notes. Paris : Gallimard, 1966. (Notes)
---. Rhinocéros. In Théâtre complet (Bibliothèque de la Pléiade) Paris : Gallimard, 1991. 537-638.
---.
Théâtre complet (Bibliothèque de la Pléiade) Paris : Gallimard, 1991. (TC)
---. Un homme en question. Paris : Gallimard, 1979. (HQ)

Lingua Romana subscribers may copy or download this text
from the network, but its distribution or publication shall constitute
an infringement of the Author's copyright.
Lingua Romana: a journal of French, Italian and Romanian culture
volume 3, issues 1 & 2 / fall 2004
url: http://linguaromana.byu.edu/
email: linguaromana@byu.edu |