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les uvres produites par des écrivains de langues
maternelles diverses qui donnent à la littérature
québécoise contemporaine un visage de plus en
plus métissé, celles de Ying Chen attirent particulièrement
l'attention. Depuis La Mémoire de l'Eau (1992)
au Champ dans la mer (2002), en passant par Les
Lettres chinoises (1993), L'Ingratitude (1995)
et Immobile (1998) c'est à toute la problématique
de la création littéraire dans une langue seconde
que cette romancière d'origine chinoise nous invite
à réfléchir en filigrane de ses récits.
En effet, bien que Ying Chen ait fait le deuil de sa terre
natale, elle tire subtilement parti de sa double appartenance
linguisitique et culturelle. Il en résulte une écriture
à la croisée des chemins, hybride en quelque
sorte, dont la beauté ne peut laisser personne indifférent.
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Les propos suivants ont été
recueillis par le professeur Yvon Le Bras lors dune visite
de deux jours de Ying Chen à Provo, Utah, le18 mars 2002,
au cours de laquelle elle sest adressée à
deux reprises aux étudiants et professeurs du département
de français et ditalien de lUniversité
Brigham Young. Il convient dajouter ici que cette rencontre
mémorable a été rendue possible grâce
à la Délégation du Québec à
Los Angeles qui a parrainé le voyage de Ying Chen en Utah
et en Californie.
YL: Madame Ying Chen, je suis très heureux de vous
accueillir parmi nous à l'occasion de la semaine de la
francophonie et je vous remercie davoir accepté de
maccorder cet entretien. Jaimerais, tout dabord,
vous poser une question très simple. Votre dernier roman,
Le Champ dans la Mer, vient de paraître conjointement
à Paris aux éditions du Seuil et à Montréal
aux éditions Boréal. Pourriez-vous nous en parler
un peu, nous expliquer peut-être ce que vous avez cherché
à faire dans ce roman?
YC: Ce n'est pas une question simple et je ne sais pas
par où commencer
Il est très difficile de
dire en quelques mots ce que je cherche à faire dans les
livres que j'écris, particulièrement depuis Immobile,
parce que tout y est très métaphorique ou symbolique.
Ainsi, dans mon dernier livre, je parle essentiellement de la
disparition d'une civilisation, que j'appelle la civilisation
du maïs, mais encore une fois d'une manière très
métaphorique. Il s'agit en fait de n'importe quelle civilisation.
Je voulais parler du processus de l'anéantissement qui
pourrait concerner toutes les civilisations. L'idée c'est
que, selon moi, la civilisation est mortelle. Je traite donc ce
sujet à travers l'histoire d'une enfant qui a vécu
dans une atmosphère de guerre, dans les ruines du village
où elle habitait, au milieu de la poussière et de
toutes sortes de débris. Je voulais tout simplement raconter
l'histoire d'une enfance vécue dans cette atmosphère
de fin du monde. Une fois ce livre terminé, je me suis
rendu rendu compte que j'avais raconté en quelque sorte
ma propre histoire, celle de mon enfance, et que je partageais
les sentiments de la narratrice car j'ai moi-même passé
bien des années dans ce genre de ruines. Cette histoire
est racontée avec une certaine nostalgie pour une époque
qui est une époque d'innocence pour elle ainsi que pour
moi.
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YL:
Si je comprends bien, l'action de ce roman se situe dans
des lieux imaginaires, il n'y a là rien de précis,
ce n'est ni la Chine ni le Québec. Du point de vue
spatio-temporel, nous sommes donc partout et nulle part.
YC: Absolument. De plus, dans ce roman comme dans Immobile
la narratrice est à la fois vivante et morte.
YL: A ce propos, vous m'avez dit hier que pour vraiment
apprécier Immobile, il faudrait d'abord lire
Le Champ dans la mer.
YC: Oui, parce que la trame narrative y est plus simple,
plus accessible peut-être.
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YL: Ces deux livres sont pour ainsi dire jumeaux, n'est-ce pas?
YC: Ils se ressemblent en effet. Disons qu'ils sont parallèles
car il ne s'agit pas d'une suite. Je n'ai pas cherché à
raconter la même histoire dans ces deux romans. Seule la narratrice
qui vit dans le monde actuel est semblable.
YL: Peut-on dire que la conception de ces deux romans est
en tout cas la même?
YC: Tout à fait!
YL: Il m'a semblé en lisant vos romans jusqu'à
présent qu'il y a une rupture, ou plutôt un changement
de direction après L'Ingratitude, votre troisième
roman. On ne trouve plus ensuite de références directes
à votre pays natal comme si vous tourniez le dos à
la culture chinoise pour vous lancer davantage dans l'abstraction.
Est-ce exact?
YC: En ce qui concerne les techniques narratives, il y a
en effet du nouveau depuis Immobile. Le fait que je me serve
d'une narratrice qui est déjà morte me permet de sortir
des frontières du temps linéaire, de confondre à
loisir le passé, le présent et le futur. De ce point
de vue, la mémoire et les souvenirs personnels sont peut-être
moins importants. Cependant, en y réfléchissant bien,
on peut s'apercevoir que je parle en fait des mêmes choses
dans Le Champ dans la Mer et dans La Mémoire de
l'eau, par exemple. La réflexion sur l'Histoire, le sentiment
que tout semble changer, tout avancer, alors qu'en réalité
rien ne change vraiment, est au cur des deux livres.
YL: Depuis la publication de vos premiers romans, on vous a
cataloguée parmi les écrivains migrants ou francophones.
Pensez-vous que cette étiquette s'applique toujours à
vous aujourd'hui alors que votre écriture change pour devenir
peut-être plus universelle?
YC: En écrivant comme je le fais maintenant, j'espère
être un peu moins l'ambassadrice ou la représentante
d'une culture ou d'un groupe particulier. Aujourd'hui, on me considère
comme un écrivain francophone d'origine chinoise, un écrivain
néo-québécois, une femme écrivain et
tout cela à la fois. C'est vrai, les étiquettes ne
manquent pas à mon sujet. Et si demain, je déménage,
comment m'appellera-t-on? Cela ne dépend pas de moi. Ce qui
est certain en tout cas, c'est que je vise de plus en plus à
l'abstraction, peut-être pour me débarrasser un peu
de ces étiquettes. En fait, depuis Immobile, je fais
de la poésie. J'ai toujours rêvé d'écrire
des poèmes et d'être poète.
YL: Il est vrai qu'avec Le Champ dans la mer, on a
vraiment l'impression de lire un poème en prose. Dans ce
livre, vous semblez mettre plus que jamais l'accent sur les subtilités
de la langue elle-même, les images, la musicalité des
mots, etc., plutôt que sur le récit proprement dit.
Il en résulte un plaisir esthétique indéniable.
YC: C'est un grand compliment que vous me faites là.
Merci!
YL: Avez-vous l'intention de continuer dans cette voie?
YC: Oui, je suis en train d'écrire un roman du même
genre. Une fois de plus, je fais parler une morte. Selon moi, à
partir du moment où l'on sort du temps vécu au jour
le jour tout est possible. De même, l'idée d'être
ici et en même temps ailleurs me fascine.
YL: Avez-vous l'impression que cette façon d'envisager
la temporalité est ce qui fait actuellement votre originalité
en tant que romancière?
YC: Peut-être. En tout cas, j'ai l'impression d'être
sur la bonne piste. Mais comme je ne sais pas trop où elle
me mène, je dois dire que cela m'angoisse parfois un peu.
YL: Ne craignez-vous pas ce faisant d'égarer vos lecteurs
? En d'autres termes, vos romans demeurent-ils lisibles?
YC: Je ne sais pas. Moi, je trouve que Le Champ dans
la Mer est un peu plus lisible qu' Immobile. D'ailleurs
il est un peu plus court et l'énonciation y est plus simple
et concise. Si l'histoire que je raconte n'est pas claire, c'est
voulu, c'est une caratéristique de mon style. J'aime l'ambiguïté.
YL: On ne peut pas vous reprocher malgré tout d'être
incompréhensible. Les critiques s'accordent d'ailleurs à
dire que votre style est limpide, dépouillé, envoûtant
YC: J'écris dans une langue très simple, je
ne m'en cache pas. C'est tout ce que je peux faire. Un de mes grands
complexes c'est de pas pouvoir écrire comme Proust.
YL: Vous n'êtes pas la seule, rassurez-vous, à
souffrir d'un tel complexe. J'espère en tout cas que cela
ne vous empêchera pas de poursuivre votre entreprise de création
littéraire dans une langue qui à l'origine n'était
pas la vôtre. C'est notre souhait le plus cher.
YC: Merci.

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