6 January 2026 by bobhud
Le Nil dans la poésie de Doria Shafik
Glenn Fetzer, New Mexico State University
Summary
Cet article analyse la place et la signification du Nil dans la poésie de Doria Shafik, en montrant comment l’image du fleuve évolue parallèlement aux transformations biographiques, politiques et spirituelles de l’auteure. À partir de ses écrits de jeunesse et de ses premières œuvres poétiques, le Nil apparaît d’abord comme un marqueur identitaire, géographique et symbolique, associé à l’appartenance nationale, à la vitalité et à un idéal de permanence. Cette conception, déjà perceptible dans les textes en prose et les premiers recueils poétiques, se transforme profondément après l’assignation à résidence de Shafik à partir de 1957. L’étude se concentre en particulier sur Larmes d’Isis et sur les recueils posthumes regroupés dans Avec Dante aux enfers, où le Nil acquiert une dimension mythique et éthique. L’article montre ainsi que le Nil constitue une constante fondamentale dans l’œuvre de Doria Shafik, tout en assumant des fonctions symboliques changeantes: identité, puissance vitale, divinité, mémoire et source de résilience. À travers cette figure centrale, la poésie de Shafik interroge la condition humaine, l’éthique et la possibilité de croire et d’espérer dans un contexte de répression et de confinement.
Keywords: 20th-century French Literature, Francophonie, women writers, poetics, Nile River, Egypt
Au sommet de sa carrière d’éditrice, d’écrivaine et d’activiste pour les droits des femmes en Égypte, Doria Shafik (1908–75) a vécu une série d’évènements durant une brève période qui a changé sa vie. Ces évènements – son assignation à domicile en 1957 par le Président Gamal Abdel Nasser dû à son activisme, l’exclusion de la revue Bint-Al-Nil, la saisie de ses documents personnels et l’interdiction de son nom dans la presse égyptienne – ont transformé sa perspective et insufflé à son écriture une interrogation de l’éthique, qui l’ont menée à approfondir ses valeurs rédigées plusieurs décennies auparavant. Ces valeurs s’expriment dans son texte “Rêveries d’une femme d’aujourd’hui,” sorti dans L’Égyptienne quand Shafik n’avait que vingt-quatre ans et qu’elle venait de rentrer chez elle en Égypte ayant terminé ses études à la Sorbonne.[1] Si ce texte-là signalait une réponse à un sentiment de malaise et de confinement personnel, les textes en prose et, surtout, les poèmes rédigés à l’époque de la détention chez elle démontrent une préoccupation des questions de base sur la vie, sur l’histoire de l’Égypte, et sur l’humanité. Pour Shafik, dont la résidence au Caire se situe sur l’Île de Zamalek, le Nil, qui l’a toujours fascinée et accompagnée, devient un centre d’intérêt pour ses pensées et ses écrits.
Pour mieux apprécier l’image du fleuve dans sa poésie, tournons notre attention d’abord vers les références au Nil et son importance dans les écrits non-poétiques de l’écrivaine. Son article susmentionné de L’Égyptienne, “Rêveries d’une femme d’aujourd’hui,” exprime ce qui s’avère contenir les graines de sa pensée successive et son activité de féministe engagée (Nelson 53). Dans ce bref article, on y découvre une jeune femme incertaine quant à sa place dans le monde, et qui doute de la marche à suivre. Là, elle se présente comme une “âme en éveil” (15), qui est hantée par une question: “Comment sortir de soi et être soi?” (16). D’ailleurs, elle cerne cette rêverie comme “pas un simple vagabondage d’idée, c’est aussi et surtout un cheminement d’être” (19). En poursuivant cette quête d’identité, Shafik se voit comme “l’Enfant du Nil” (18), qui veut soudainement revoir l’aride déserte, revoir ces endroits secs où la soif se fait sentir, revoir l’Égypte enfin” (18). Cette expression “L’Enfant du Nil” revient à deux reprises dans sa “Rêverie,” quand elle exprime son désir de “reboire de l’eau du Nil,” écrit-elle, “[et] revivre!!!” (18). En lisant ce texte de jeunesse, on en déduit que le Nil est avant tout une partie immuable de son identité, qui dénote l’appartenance, et de plus, sert de force vitale. Cette vision du Nil s’accorde aux observations d’Hérodote, qui, selon Jacques Lacarrière, remarque que “pour les Égyptiens, le Nil était avant tout, une résurgence du ‘Noun,’ l’Océan primordial qui recouvrait le terre” (105).
Le Nil réapparaît, mais très peu, dans un autre ouvrage de prose, le roman L’Esclave sultane (1952), où de nombreuses occurrences suggèrent un lieu de prédilection. On y lit que, quand
Shagar el Dor abandonna ses doigts à la main puissante qui les enserrait […], (un) flux d’ondes lui parcourut le corps. Une vague de bien- être circula dans ses veines, lui donnant la sensation de nager dans un Nil d’extase. (73)
On se souvient que, selon le philosophe Héraclite d’Éphèse, “rien n’est permanent, sauf le changement” (Wheelwright 29). De cette croyance découle le sentiment du changement universel, que suppose la perception du fleuve chez Shafik. Le Nil pour les autres personnages de son roman laissait penser à la persévérance inlassable du fleuve:
Aibak aimait le Nil. Le Nil puissant et bienfaisant. Le Nil autoritaire, fort et immuable! Le Nil toujours le même, qui ne se laisse jamais détourner de son cours. “L’homme idéal,” se dit Aibak, “doit ressembler à ce fleuve […]. Rien ne doit le détourner de son chemin: rien, pas même l’amour.” (132)
Cependant, le Nil évoque le prestige, un lieu grandiose. Le Sultan, nous lisons, et ses compagnons, “se réunissaient tous les jours au crépuscule dans une des salles de la Citadelle de Rodah. Deux grandes fenêtres donnaient sur le Nil” (134). Le Nil était également un lieu de contemplation (134) et marquait une situation “privilégiée” (138). Ainsi, le fleuve représentait le centre de l’attention, et le point de convergence pour les personnes privilégiées. D’ailleurs, le Nil avait des qualités auxquelles les meilleurs habitants de la ville devaient aspirer. Or, il est clair que dans la prose de cette écrivaine, le Nil évoque ce qui est supérieur dans son genre et sa manière de vivre.
Les premiers recueils
La poésie, néanmoins, s’écarte de cette orientation humaine, du moins dans les premiers poèmes écrits par une jeune Doria Shafik à Paris du temps de ses études à la Sorbonne. Pour elle, les poèmes composés à ce moment’là ne favorisent pas le Nil. On ne trouve sa présence que dans deux des recueils, La Bonne aventure (1949) et L’Amour perdu (1954). Un des poèmes dans le premier recueil s’intitule “Nuit.” En termes de mots, le texte est bien frugal, car dans les cinquante-deux vers, on ne trouve que soixante-dix-huit mots. C’est-à-dire que les vers sont courts et varient en longueur d’une seule à cinq syllabes. L’inspiration du poème est bien simple: l’attention de l’écrivaine est fixée sur le Nil pendant la nuit – comme on le voit ici:
Lumières
tamisées
plongeant
leurs flèches
immobiles
dans un
Nil
calme et docile
sans haine et sans joie
répondant
à ma nostalgie. (Shafik, La Bonne aventure 13)
Le mot du titre, “Nuit” revient quatre fois, tout seul, et une cinquième fois, dans un groupe nominal: “Nuit d’Égypte” (14). La seule occurrence du mot “Nil” ne diminue pas l’image car elle est plutôt renforcée par la forme sinueuse du texte.
L’autre poème dans ce premier recueil met en avant le fleuve et porte le titre “Nil” (Shafik, La Bonne aventure 10–11). Tout comme le poème précédent, ce texte se connaît par élongation de forme. Des trente-cinq vers renferment soixante et un mots. Les vers varient d’une à six syllabes. Parmi les lignes monosyllabiques, le mot “Nil” en occupe deux. Un extrait du poème démontre les deux apparitions du mot “Nil”:
Défiant
le monde
et les gens
Nil
bienfaiteur
Nil
autoritaire […]
Tu restes
là
muet
secret. (10)
En lisant ce poème simple, on remarque des figures de construction. Au nombre des principes productifs dans les reprises ou les étalements, on compte l’anaphore avec le mot “tantôt” :
Tantôt miroitant
ses eaux
cristallines…
Tantôt vert
comme
une belle saison…
Tantôt rouge
et fougueux
comme le sang. (10)
La paronomase est également présente, et comme Aquien et Molinié nous le rappelle, “des termes de sens différents et de parenté phonique, sont là de manière à créer un effet assez saisissant” (289). Ainsi nous nous apercevons de la paronomase (“rouge” et “fougueux”; “docile” et “perfide”; “avenant” et “avançant”) pour n’en citer que quelques-uns). Pour résumer, dans les premiers poèmes de l’auteur, le Nil se présente dans sa structure, dans sa succession de moments dans l’espace, dans le sens de la longueur.
Larmes d’Isis et le tournant indispensable
Tandis que dans la prose et dans les premiers poèmes de Shafik, le Nil se démontre un trait géographique accompagné de résonances humaines et sociales, dans les poèmes de la dernière phase de la vie du poète, le Nil prend des formes plus recherchées et plus diverses. Pour apprécier ce changement important, il faut considérer en bref le trajet de la vie de Doria Shafik. Sa biographe Cynthia Nelson trace son développement personnelle et professionnelle (Nelson 91–104). Parmi d’autres détails au premier plan, on retient à grands traits quelques éléments constitutifs: un peu avant la soutenance de ses thèses de doctorat à la Sorbonne en 1940 (la thèse principal, “L’Art pour l’art dans l’Égypte antique,” ainsi que sa thèse secondaire, “La Femme et le droit religieux de l’Égypte contemporaine”), Shafik rentre en Égypte, retrouve son époux Nour al-Din Ragai après une absence de quelques mois, et accepte le poste d’inspecteur de langue française au Ministère de l’Éducation. L’appartement que le jeune ménage a loué se trouvait sur la corniche de l’immeuble et donnait sur le Nil (Nelson 93).
Après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, elle accepte l’offre d’être rédactrice-en-chef d’une revue, La Femme Nouvelle. Par la suite elle fonde, publie et sert en tant que rédactrice d’une revue pour femmes en langue arabe, Bint al-Nil. Petit à petit, selon les changements de politique en Égypte, Shafik se plonge dans les questions féministes, et devient une force majeure pour les droits des femmes. Finalement, elle s’attire des ennuis auprès des autorités gouvernementales pour avoir organisé des manifestations des femmes et en avoir plaidé des arguments pertinents de droits de femmes auprès du Parlement. Dans une étude des femmes égyptiennes axée sur deux cultures, nations, où “au cœur de leurs œuvres se trouve la question des transferts culturels” (Gadin 17), Élodie Gadin remarque que Doria Shafik
est en constante négociation avec sa double appartenance culturelle, depuis sa thèse sur l’Égypte antique jugée trop peu “égyptologique” par des universitaires français, jusqu’au volontés politiques d’un Nasser puis d’un Sadat qui mettent fin à ses engagements culturelles, politiques et féministes en l’assignant à résidence surveillée. (337)
De fin février 1957 jusqu’au 20 septembre 1975, elle s’isole complètement chez elle, pour plusieurs années de par son assignation à une résidence surveillée, et puis, par choix. Pendant ces dix-huit années elle a un nombre très limité d’activités.
Pendant cette retraite de la société, écrire de la poésie s’avère être l’une de ses préoccupations principales et le recueil Larmes d’Isis est le premier de cinq recueils produits au cours de dix-huit ans. Sa préface est importante par le contexte que rédige Shafik, et elle nous indique que tout le recueil est une réponse en quelque sorte à des événements antérieurs. Le début résume d’une manière succincte la situation actuelle présumée de Shafik: “Après un siècle de Négativisme, la Femme-messagère d’Amour – aidera l’Humanité à retrouver la vie dans son sens profondément humain” (LI 7).[2] De cette seule phrase relèvent les pôles saillants. D’abord, le siècle de Négativisme peut suggérer les ennuis politiques qu’éprouvent les Égyptiens – du moins, selon le poète. La Femme – messagère prépare le lecteur pour ce qui suivra dans le texte, car c’est la femme qui, pour Shafik, viendra au secours du genre humain dans une société corrompue. L’acte expiatoire effectué par la femme-messagère réparera la faute qui effrite la société. Dans le reste de la préface, l’auteur continue à préciser chacun de ces pôles, en articulant l’égalité de la Femme et l’Homme, la sagesse et la droiture de la Femme, et les valeurs erronées qui ont érodé tout le siècle (LI 10). La fin de la préface enchaîne judicieusement sur le cycle mythique d’Isis et Osiris:
Ainsi la Femme ramènera l’Humanité à l’existence proprement humaine – existence régie par les Principes de Vérité et de Liberté –,
Tout comme Isis ranime, par l’Absolu de son Amour, le Corps d’Osiris, le ramenant à la haute existence de l’âme,
Isis continuera à transmettre son message au monde, sauvant l’Humanité par le don de soi-même. (LI 10)
C’est en fixant l’attention sur le mythe d’Isis et d’Osiris que l’on aborde l’importance du Nil, qui figure largement dans ce recueil.
Trois centres d’intérêt du fleuve méritent notre attention dans ce recueil: les poèmes “Naissance du Fleuve-Dieu” et le “Nouvel Hymne du Nil,” ainsi qu’une suite de poèmes plus courts qui renferment, tous, des références au Nil. Le premier poème évoque le mythe de haute renommé, celui d’Isis. Le poète consacre bien des vers à faire dérouler tout le drame d’Isis, d’Osiris, et Horus. Selon la légende la déesse aide les morts à entrer dans la vie après la mort et à protéger le royaume de ses ennemis. Après des vers où l’on aperçoit du chagrin déchirant d’Isis en pleurs, et de la réussite, enfin, à réanimer Osiris, on arrive aux derniers vers:
Les Larmes de Isis
Avaient tant coulé
Qu’elles avaient couvert
L’Égypte entière,
Montant aux cieux telle une prière
Puis retombant au cœur du Désert
Le transformant
En fertile Vallée,
Le Fleuve-dieu
Le Nil
Est né… d’Amour et de Larmes. (LI 40)
Les trois vers de la fin ont un rôle considérable dans l’interprétation du Nil. Non seulement fait-il partie de l’identité égyptienne, ou exerce-t-il des caractéristiques de puissance, ou se connaît-il par sa forme sinueuse et élongée, mais ce poème met en évidence que le Nil appartient sans aucun doute à l’histoire religieuse et culturelle de l’Égypte. Le Nil, apprend-on, est issu des actes des divinités égyptiennes et est lui-même divin.
Le poète délimite nettement le Nil dans un autre texte qui a des résonances historiques, et c’est le titre “Nouvel Hymne du Nil” qui signale des échos du passé et crée ainsi des liens à travers les époques. En tant qu’adaptation moderne de l’ancien chant à Hâpi, le nom par lequel le Nil était connu, le “Nouvel Hymne au Nil” garde la même volonté de l’original, quoique le poème soit plus bref. Lacarrière note que Hâpi est “le nom du dieu mystérieux censé présider aux Crues” (105). Shafik se sert à nouveau de la figure d’anaphore, qui donne par la répétition non seulement beaucoup d’allure au texte, mais qui accorde le soutènement principal. Le vers anaphorique “Reviens vers nous” répété dix fois et généralement en tête de strophe, s’adresse au Nil. Pas uniquement une figure de rhétorique qui a une valeur incantatoire, mais aussi une évocation du Nil, le vers rappelle un moment perdu, une circonstance disparue. Et dans cette évocation, on a le désir que les souvenirs reviennent à la mémoire.
Dans les strophes on se rend compte des caractéristiques du fleuve. On lit, par exemple, plusieurs particularités du Nil :
Reviens vers nous
créateur de toutes choses […]
Reviens vers nous
Par ta crue
réponds à notre appel […]
Reviens vers nous
Fais-nous goûter les eaux
de
l’OCÉAN CÉLESTE. (LI 50–51)
On retient des traits identitaires qui sont géographiques, culturels, aussi bien que religieux: Hérodote nous explique que le Nil est fournisseur de la vie, il soutient l’existence de l’humanité par l’eau (85–293), et il est le chemin vers l’idéal (Goldschmidt 161). D’ailleurs, des vers ne faisant pas partie de la structure anaphorique nous renseignent sur la renommée du Nil. Le fleuve c’est celui qui réjouit le cœur des habitants, celui qui donne la paix, celui qui est bon: “Ta bonté nous gouverne / et tes décrets régissent / les Deux Terres” (LI 50).
L’hymne original – ou, du moins – le texte dont on tire l’inspiration pour le “Nouvel Hymne” date du Moyen Empire, des 18e et 20e dynasties. C’est une œuvre d’adoration adressée à Hâpi et qui fête la fécondité de la terre, la crue qui donne à vivre, et le bonheur des habitants. Shafik, pour sa part, tient fort à cette richesse et à ce signe d’allégresse. En dépit de ces deux poèmes qui nous annoncent avec l’attention et puis célèbrent le Nil, le poète passe en revue le Nil sous des aspects et situations différents. C’est-à-dire que dans de nombreux textes dans Larmes d’Isis – de poèmes brefs pour la plupart – le Nil est rappelé par nom sous des occasions diverses. Shafik se sert très souvent de l’apostrophe, non pas pour s’adresser à quelque, mais pour que l’attention du lecteur soit fixé sur le Nil (cf. Aquien et Molinié 70). Pour en donner quelques exemples, dans “Capter l’Infini,” on lit:
O Nil!
Incarnation d’ABSOLU
ta vue
m’illumine le cœur. (LI 53)
Donc, le Nil peut être la réalisation du parfait, le principe fondateur. Ou bien, dans “Communion,” où le fleuve est signe de confort et beauté, le poème s’y adresse ainsi:
Nil
Je vois
l’éclat de ta beauté
et j’oublie mes peines. (LI 54)
Et dans “Évocation,” le Nil éprouve lui-même de la douleur:
Tu pleures
aujourd’hui
O Nil!
Tes larmes
rejoignent les miennes
évoquent
un Passé de Tourments. (LI 74)
Le poète qui doit faire face à des souffrances morales affreuses trouve dans le Nil un compagnon sensible. Ailleurs dans le livre, le Nil revêt des rôles auxiliaires: il exerce une fonction curative (LI 68); il est changeant, car par instants le poète le perçoit tortueux (LI 73); il est reconnu comme l’âme du pays (LI 78); et est parfois serein (LI 81). Et, en dernier lieu, le Nil répond au mal du poète et l’aide à voir clair. Dans “Haute Victoire,” on ressent les signes d’une issue favorable:
O Nil!
par-delà
la tempête qui monte
tu ouvres
des voies d’Inconnu
et rejoins l’ABSOLU. (LI 75)
Pour le poète, donc, le Nil reste souvent positif, mais ambivalent, changeant son visage selon les circonstances.
Avec Dante aux enfers et la marche rétrograde
Bien que le Nil figure de façon prépondérante dans Larmes de Isis, il le fait dans une moindre mesure dans les poèmes successifs, qui sont regroupés dans quatre livres rangés dans un seul recueil intitulé Avec Dante aux enfers. Les quatre livres du recueil, numérotés I Évocation, II Mendiante d’absolu, III La Tourmente, et IV Renaître – aussi bien que Larmes de Isis – sont publiés, de manière posthume, en 1979. Le Nil n’apparaît ni dans I Évocation ni dans II Mendiante d’absolu mais se voit dans deux textes de III La Tourmente. Dans les deux poèmes où le Nil y est évoqué, c’est par moyen d’apostrophe. Le premier deux commence ainsi:
O Nil!
tu reviens
du lointain
de mon enfance (III LT 16),
et se termine par les vers qui suivent:
Que me racontes-tu?
Que me dis-tu
qui me fait entrevoir
le désespoir?
Dis! (III LT 16)
On y aperçoit deux perspectives du poète sur le Nil: d’abord, il représente une position d’équilibre de longue date. Le poète se souvient du Nil depuis son enfance. Le fleuve lui signale la permanence, un caractère familier. Le Nil lui est un poste de confiance. Les derniers vers, cependant, signalent de l’angoisse, de l’incapacité de comprendre à la part de la voix parlante. Le poète conjure le Nil de lui expliquer le sens de la couleur sombre de son eau, de lui éclaircir la source de son affliction. Compte tenu de l’exclusion de Shafik de la société et de ses activités de tous les jours, il est clair que le Nil lui est l’emblème de toute réponse et de tout réconfort.
Dans le second texte de La Tourmente, “L’Insaisissable,” on trouve encore le Nil mis en apostrophe et “O Nil” ponctue le poème trois fois. La première fois, ainsi que dans le texte antérieur, on s’aperçoit du Nil, connu par le poète et chemin à ce qui est parfait:
O Nil
de mon enfance
large
au point d’aborder l’Absolu. (III LT 78)
Lors de la seconde appellation, le poète évoque la perfection du Nil:
Je te retrouve
O Nil!
A mes oreilles
murmure
ton langage
sans pareil. (III LT 78)
Et la dernière occurrence indique une continuation de tous les efforts poursuivis pour supplier le fleuve de venir au secours du poète:
Pourrais-tu
encore une fois
O Nil,
me parler
et me décrire
ce qui bloqué au tréfonds
de moi-même
ne saurait par la mémoire
revenir?” (III LT 79)
Au moment des douleurs morales, le Nil, souhaite-t-on, peut offrir l’issue tant désiré.
Beaucoup de poèmes du dernier livre. IV Renaître, sont d’un ton plus optimiste que ceux dans III La Tourmente. Quand même, l’apostrophe “O Nil” se lit rarement dans ses poèmes. Un dernier exemple est capable de faire le nécessaire. Dans le poème “Chemin de Vision,” les premiers vers présentent le Nil encore une fois et confirment son importance pour le poète:
A te regarder
O Nil!
tu m’élèves plus haut
que le désespoir. (IV R 34).
Si le fleuve signale l’encouragement infatigable, il sert également de confident, et si l’on ose le prétendre, d’ami loyal.
Conclusion
Pour conclure, on remarque tout d’abord de multiples visions du Nil que présentent les premiers poèmes de l’auteur ainsi que les derniers. D’une figure qui est avant tout identitaire, ressemblante, supérieure dans tous les aspects, mais aussi dans les poèmes de l’isolement beaucoup plus réconfortant, paisible, et un signe de solidité, le Nil domine tous les poèmes. Son ampleur est vaste, et on a vu que la présence du Nil occupe la pensée de l’écrivain depuis sa jeunesse. Surtout dans les derniers poèmes de Shafik, le trope fournit de réconfort.
Pierre Seghers, qui fournit la préface posthume au recueil Avec Dante aux enfers, réfléchit à la vie de Doria Shafik, à son angoisse personnelle, et à ses points de repères rétrécissants. En témoignant de son empreinte sur son pays et sur la vie humaine, même, il note les rôles des éléments de la nature: “Pour réentendre un accord essentiel entre les forces vives, le soleil, la terre, le Nil, croire est indispensable” (I É 9). Et, en fin de compte, la poésie de Shafik fait preuve de l’acte de croire, l’impulsion sans cesse de persister, d’essayer d’espérer, même quand l’espérance semble hors de portée. À une époque où la liberté de circuler librement était restreinte, le poète a fait surgir toute la richesse que le Nil offre, et ainsi, trouve de quoi interroger l’éthique et faire prolonger son espoir.
Pour quelqu’un qui a une vie active très engagée pour faciliter les droits de femmes, la poésie s’avère importante en dévoilant les combats intérieurs d’une personne qui ne renonce jamais à croire. Pour une telle personne, le Nil prête beaucoup d’allure, et offre les connaissances de la vie, l’être, ainsi l’espoir de réaliser ses aspirations. Si l’on cherche des constantes dans la vie de l’écrivain, on n’a pas besoin de chercher ailleurs que dans le Nil et ses dimensions plurales.
Works Cited
Aquien, Michèle, and Georges Molinié. Dictionnaire de rhétorique et de poétique. Poche, 2002.
Gadin, Élodie. Écrire la “femme nouvelle” en Égypte francophone, 1898–1961. Garnier, 2019.
Goldschmidt Jr., Arthur. A Concise History of the Middle East. Second Edition. American U in Cairo P, 1983.
Herodotus, The Persian Wars, Vol. 1: Books 1–2. Trans. A. D. Godley, Harvard (Loeb Classical Library), 1920.
Lacarrière, Jacques. En Cheminant avec Hérodote. Seghers, 1981.
Nelson, Cynthia. Doria Shafik, Egyptian Feminist: A Woman Apart. UP Florida, 1996.
Seghers, Pierre. “Préface,” in Doria Shafik, Avec Dante aux enfers, I: Évocation. Pierre Fanlac, 1979: 5–11.
Shafik, Doria. L’Amour perdu. Pierre Seghers, 1954.
–––––. L’Art pour l’art dans l’Égypte antique. Librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1940.
–––––. La Bonne aventure. Pierre Seghers, 1949.
–––––. L’Esclave sultane. Nouvelles Éditions Latines, 1952.
–––––. La Femme Nouvelle en Égypte. R. Schindler Éditeur, 1944.
–––––. Larmes de Isis. Pierre Fanlac, 1979.
–––––. “Rêverie d’une femme d’aujourd’hui,” in L’Égyptienne: Féminisme, Sociologie, Art 8.82 (Aug. 1932), Ed. Céza Nabaraoui: 15–19.
Wheelwright, Philip. Heraclitus. Atheneum, 1959.
Notes
[1] En 1951, Shafik aurait réussit à réunir en secret 1.500 femmes de l’Union féministe égyptienne (dont la revue bimensuelle L’Égyptienne était le porte-voix) et les lectrices de Bint Al-Nil (littéralement, “Fille du Nil”), la revue qu’elle avait fondée en 1945.
[2] Par souci de concision, tous les textes de Shafik publiés à titre posthume (tous parus en 1979) seront abrégés à l’aide des acronymes suivants: Larmes d’Isis (LI); et puisqu’Avec Dante aux enfers est connu par les livres qui le composent, ils seront abrégés ainsi: I- Évocation (I É), II-Mendiante d’absolu (II MA), III- La Tourmente (III LT) et IV- Renaître (IV R).
Leave a Reply
You must be logged in to post a comment.